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Ajouté le 22 janv. 2020

Les eighties, c'est la crise !


la-vie-active-24x32-125e.jpgLa sensibilité pour l’expression artistique émergea pour les plus tardifs d'entre eux vers douze ans, fascinés en classe par le Radeau de la Méduse de Géricault que leur présenta un professeur d’arts plastiques à la dérive.


De sources concordantes (et fait loin d'être anodin), une majorité eut à subir durant l’enfance des chocs électriques répétés au contact de sous-pulls acryliques bariolés et de cagoules du type sous-commandant Marcos imbibées de salive.


Les eighties « C’est la crise! » 


Leur jeunesse durant, les médias rabattirent leurs esgourdes à l’excès de cette litanie, reprise en prime time par un Yves Montand réincarné en pythie libérale, étourdie de faire la girouette. Bernard Tapie bramait « Réussir sa vie », les aînés boomers martelaient qu’il fallait travailler, travailler (sous entendu pour leur (grand) compte). Cet horizon indépassable d’arides injonctions à tant d’abnégative besogne éveilla en eux ce un prattien et impérieux « désir d'être inutile ».


Uni(que) au nom du collectif


Du Petit art tranquille aux prétentions les plus ambitieuses, les plus folles, ils présenteraient à l’univers leurs travaux sous une seule signature. A la grande perplexité de leurs différents publics, ils auraient tous les styles et n’en auraient aucun. La multiplicité des personnalités se dénicherait dans la diversité de la production et des médias mis en œuvre. Les amateurs se trouvèrent rassurés et reconnurent chacun leurs préférence stylistiques.


Plusieurs réunions autour de jus de choucroute, de boustifaille iodée et de boissons fermentées furent nécessaires pour arrêter le nom du collectif. Certains pensèrent à The Beatles ou The Andy W. Factory. Une courte recherche sur un internet nouvellement né les en dissuadèrent : ces marques étaient déjà utilisées.



Prometteur


Travaillant d’arrache-pied avec leur tête, la clique d’ambitieux.ses imagina un prénom traduisant le faire, fabriquer et par extension créer. Du latin faber ils tirèrent le prénom Fabrice, sur lequel ils s’accordèrent sans délai.


Intellectuellement incapables pour la plupart d’imaginer un art abstrait au delà des triangles, ronds et carrés de la Sonia Delaunay de leur enfance, les entités du collectif souhaitèrent souligner leur engagement dans un art figuratif, réel. 

Histoire d’enjoliver leur cheminement d’un vernis de connaissances en histoire de l’art, ils se déclarèrent sensibles aux peintres du réel de la fin du XIXe rejetant l’académisme pour une représentation plus prosaïque.


Forts de leurs certitudes culturelles, les têtes pensantes s’engagèrent avec acuité sur la piste d’un homonyme du mot réel, être dans le réel. 


Ils exigeaient du tangible, du « qu’on puisse toucher » et sur quoi l’on pût s’appuyer comme le phare de leur art présent et à venir éclairant les consciences assoiffées depuis son roc indéfectible et d’autres inepties. Le rocher. Par égarement (ou pour être exact, sérendipité) leurs recherches se focalisèrent sur une hypothétique absorption de cette minérale acception dans des noms propres. iIs découvrirent qu’en langue galèse, un baragouin de haute Bretagne (pays à l’Ouest de la France, autre pays à l’Ouest) un patronyme dit Rehel dérivait de rocher. Tout concordait, le nom Rehel recouvrait tous ces sens. Les chercheurs s’en félicitèrent, se rincèrent le gosier et le placèrent haut sur la liste des possibles.



2005, fiat lux (qu’on y voie enfin quelque chose )


Heureux de leurs avancées, ils découvrirent également d’autres significations corroborant leurs sensibilités créatrices et la diversité de leurs représentation, bien que ne saisissant pas exactement le sens du mot corroborant, qu’ils rapprochèrent de cormoran. Un genre d’albatros leur semblait-il. Ce qui, en pensant à Baudelaire, leur convenait bien.


Au cours de leurs voyages formant la jeunesse, ils découvrirent étonnés qu’en Kabyle, Rehel signifiait semble-t-il le voyageur. En alsacien, chevreuil ou homme agile, déterminé. Tout leur portrait.


Enfin, une tournée internationale dans le Benelux leur révéla qu’en Hollandais, Rehel revêtait le sens de mâtin, ou chien dans le sens le plus méprisable, c’est-à-dire racaille, canaille. La meute de plasticiens renifla la racine latine de canaille, canis, chien. Au regard des chiens bleus disséminés dans leurs œuvres (références distinguées aux autres fameux féréongulés bleus de Franz Mark et au groupe expressionniste Blaue Reiter fondé avec son pote Kandinsky), la boucle se boucla. Le chien se mordit la queue. Le collectif se mit en joie et arrêta son choix sur ce patronyme anodin, Fabrice Réhel, trinqua à sa naissance et signa en bas de la page son acte de baptême. Nous étions le premier avril 2005, le poisson était servi.



Les collectionneurs et amateurs purent, à partir de cette année faste de l’art comptant pour rien selon le bon mot cent fois repris de Pierre Desproges, croiser leurs travaux dans un atelier studio de la côte bretonne, non loin du cap Frehel, sur le panneau de signalisation duquel le courageux collectif voilé et opportuniste commit un acte de bravoure artistique hautement subversif.



Une œuvre traquée, une œuvre disséminée mais une œuvre plébiscitée !


Dans une pirouette post-duchampienne que la revue International Art Review rédigée en soixante cinq langues qualifia d’acrobatique, le collectif prit son courage à deux mains, un marqueur dans une troisième et, osant réduire sa signature à une unique ponctuation entre le F et le R de Fréhel, réalisa un ready-made urbanistique inégalé jusqu’à présent. Plusieurs fois les services municipaux de la commune eurent à déplorer le vol du panneau, vraisemblablement le fait d’amateurs d’art éclairés mais peu scrupuleux et organisés (comme en son temps Marcel Duchamp se voyant régulièrement subtiliser la poubelle de rue sur laquelle, comme tout un chacun, il peignait son nom).



Fabrice Rehel ? Ils sont beaucoup dans sa tête.


L’évolution, le redressement, le soulèvement sous-tendent leur pratique artistique. Elle passe par la circulation dans leurs travaux de messages à caractère politique, d'interrogations sociales et témoigne d'un intérêt pour les processus fondamentaux (la biologie, la mort dans son rapport aux vivants, l'énergie sexuelle, le temps qui passe et des trucs aussi incompréhensibles et poétique que les discours de Michel Rocard).


Éberlués par la tyrannique force de frappe des médias capables d'orienter les aspirations des foules, ils semblent s'attacher à colporter presqu’en fraude des messages toujours hors du propos de l’image présentée (dessin, aquarelle), et cependant "fort à propos", comme le souligne a leur intention ce critique d’art fort reconnu dont le nom à l’instant de rédiger cet article échappe à l’auteur.


Contaminées de culture surf, les thématiques abordées se révèlent pourtant très diverses : le dépassement de soi, la géographie et une fascination pour la précision de ses cartes bardées de symboles, délimitant les frontières, les zones de contact ou les limites naturelles, les rivages... l'art ancestral et les psychogrammes, l’archéologie, l’absurdité des existences et particulièrement celle du travail en tant que servitude volontaire, les luttes... De façon sous-jacente leurs recherches apparaissent de loin en loin tourmentées par la tension entre l'être ordinaire et l'être artistique (différence de perception, moments de sensibilité plus aigüe, mouvement interne de l'un à l'autre, posture de penseur avec apposition de doigts sur le front et autres inepties prétentieuses).


Entre autres terrains d'investigations, les membres du collectif s'égarent à initier une certaine aération de l'espace-temps. Faire une pause, s'attarder sur le détail inaperçu du décor, le savourer dans un instant certainement dispensable. Ils s’accordent la prétention de rendre palpable une dimension inperçue du beau : un souhait naïf de prétendre apporter des havres de paix pour souffler, comme le lecteur est en droit de le faire au parcours de cette aussi dispensable profession de foi chiante comme une nécro. 


Malgré une tendance au cassandrisme, certains membres prétentieux du collectif Fabrice Rehel se targuent de maîtriser une experte dose d'humour au travers de leurs réalisations. Parmi la pléthore d’exemple jalonnant leur oeuvre, depuis 2007, au motif qu'il n'aboie pas, ne mange rien et se montre moins contraignant qu'un véritable clébard, le collectif Fabrice Réhel proposa au public d'adopter ce désormais célèbre Chien Bleu, personnage viral de leur univers, peint sur petit format. En avançant qu'il n’était pas nécessaire de le promener, le canidé céruléen pouvait étourdiment être oublié dans l’appartement au moment des fatidiques départs en vacances, sans craindre de recueillir au retour de plage un animal de compagnie desséché. Pratique. Fin. Joyeux. 


Revendiquer une liberté artistique peut frôler l'idiotie. Au demeurant, cela ne tourmente pas leurs esprits. L'éclectisme de leur travail traduit, pour ainsi dire, leurs facultés de parler plusieurs langages, des langages qu'ils auraient inventés comme autant de doubles. La diversité des supports employés : peinture, dessin, son, texte, photographie, vidéo, installations, comportement et autres voies, plaide pourtant au delà de la cohabitation d'identités multiples pour la quête sans cesse renouvelée d'un élargissement supplémentaire du champ des libertés. 


Amateurs éclairés 


Le célèbre collectionneur fou Gerard Decoster s’enticha d’une partie de leur travail au point de le faire paraître parmi d’autres acquisitions sous plusieurs formes, livresque, déclamée lors de multiples seul en scène, et à de multiples reprises, muséale. Son orientation de collectionneur va aux travaux qualifiés de « surf art », comme les riches collectionneurs dominants jouèrent à nommer en d’autres temps l’art des pauvres dans la langue des pauvres, créant ainsi le courant mondialement reconnu de l’ « arte povera ».


Plusieurs fois, leurs travaux furent exposés et vendus lors des MIACS, (marché international d’art consacré au Surf) organisé par le même Gérard Decoster.


EN 2007, la commissaire Sophie Lessard au musée de l’Île d’Oléron commémora les 50 ans de l’arrivée de surf en France en les programmant de concert avec François Lartigau, figure de la surf culture, dans l’exposition « Surfer la vague ! ».


Le collectif RTRP leur ouvrit les portes en 2014. Ce fut le début d’une collaboration fructueuse qui dure encore, et d’une expo : Fabrice Réhel vu par Rtrp. 


Disséminées dans le monde entre la France, les États Unis, l’Allemagne, la Belgique, bientôt Tokyo, les musées d’art contemporain de Bali et de Sydney, et des collections privées des plus éminentes, les œuvres du collectif parcourent le monde. Les membres se révèlent partagés à l’idée d’accepter l’invitation d’honneur de la prochaine Documenta à Kassel, trop occupés par la nécessité de parfaire la future exposition dans les toilettes mixtes de la pizzeria l’Escale à St-Malo, Bretagne, France. 


Est-ce un retard à l’allumage ? Le manque de réactivité du centre Pompidou est à remarquer. Le directeur ne leur a pas encore signalé son ardent souhait d’une collaboration au plus vite. Il est fort à parier que l’institution, si elle ne réagit pas rapidement, toute occupée à grignoter des frites dans les Bagelstores à la mode fleuris alentour de la place Beaubourg, s’en mordra les doigts.


Cependant, quoiqu’il en soit et néanmoins, de multiples parutions, expositions, rencontres, ventes et errements les encouragent dans leur entreprise de longue haleine, dans laquelle ils persévèrent sans faille et avec la félicité d’être en vie.


 

Créé avec Artmajeur